Alcool :

3 novembre 2008

D_ARTICLE

Depuis plusieurs mois, les producteurs de boissons alcooliques et plusieurs propositions de loi ou amendements déposés par des parlementaires « élus de la vigne et du vin » demandent ardemment que la loi Evin inscrive Internet parmi les supports autorisés. Ils mettent en avant que cette loi est une exception française contre nature dans un pays de tradition viticole et qu’elle les handicape à l’étranger pour lutter à armes égales avec la concurrence internationale. De leur côté, les associations et acteurs de santé, notamment de prévention et de soin dans le champ de l’alcoologie, ainsi que les associations de familles, font valoir les méfaits liés à la consommation excessive d’alcool, tels ceux des ivresses graves (accidents, comas, etc.) qui concernent principalement les 15-30 ans. A moyen terme, les risques sont des cirrhoses, des cancers, des démences et, bien sûr, une dépendance. Les uns défendent la santé publique et ses impératifs, les autres leur production et des intérêts économiques. Il est de la responsabilité du législateur de trouver le meilleur compromis entre ces intérêts aussi légitimes que divergents. Pour éclairer les termes du débat, il faut rappeler que l’encadrement de la publicité est l’une des méthodes les plus efficaces pour agir sur l’accessibilité des substances dangereuses et/ou psychoactives. Tous les pays occidentaux y ont recours. Pour sa part, la France s’est dotée d’une législation dans ce sens dès 1987 (loi Barzach), puis a jugé nécessaire de durcir cet encadrement en adoptant la loi de janvier 1991, dite loi Evin. C’est ainsi que la publicité pour le tabac est devenue totalement interdite. De son côté, la pub pour l’alcool a été encadrée, d’une part, en limitant les supports autorisés aux médias les moins intrusifs (oui à la presse, non à la TV et au cinéma) et, d’autre part, en autorisant les messages dédiés aux seules qualités objectives des boissons, à l’exclusion de toute incitation à la consommation. Cet encadrement visait notamment à protéger les plus vulnérables et, parmi eux, la jeunesse. MENACE SUR LE PILIER CENTRAL DE LA PRÉVENTION Force est de constater que la loi Evin n’a pas cessé d’être attaquée par les producteurs depuis son adoption. En 2004, la filière viticole a obtenu que les messages autorisés puissent comporter des « références relatives à la couleur et aux caractéristiques olfactives et gustatives du produit ». Aujourd’hui, une nouvelle étape est franchie avec la demande d’autoriser la publicité sur Internet. Une requête dont la ministre de la Santé, de la Jeunesse et des Sport a indiqué en début de semaine qu’elle ne s’y opposerait pas. Dans ce contexte, il faut savoir que la réglementation de la publicité est la principale mesure de lutte contre l’alcoolisme en France. En effet, à l’exception récente du pictogramme concernant la consommation d’alcool pendant la grossesse, aucune autre mesure restrictive de l’offre et de l’accès aux boissons alcooliques n’a été mise en oeuvre. Dès lors, toute remise en cause de la loi Evin aboutirait à affaiblir le pilier principal de la politique publique de prévention des risques liés à la consommation d’alcool. En outre, chacun peut observer qu’Internet est un media puissant par sa capacité de conjuguer les possibilités de la presse, de la télé et du cinéma. C’est un média « chaud », comme disent les publicitaires, qui permet des diffusions rapides, efficaces et multiples de messages de toutes sortes. C’est, enfin, un média très prisé des jeunes. Pour cette raison, les producteurs et les annonceurs l’utilisent de manière privilégiée. Les associations de santé sont donc conscientes des risques de matraquage publicitaire que comporterait Internet et rejoignent la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, pour dire la nécessité de prévoir des garde-fous. PAS DE DISTINCTION ENTRE ALCOOL « FORT » ET « FAIBLE » Je voudrais dissiper tout malentendu : les acteurs, les promoteurs de la santé publique et l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa), en particulier, ne s’opposent pas à la vente par Internet de boissons alcooliques. Il faut toutefois que cette vente se fasse de manière réglementée sur un site dédié. Mais ces mêmes acteurs s’opposent à une ouverture d’Internet à la publicité pour l’alcool ou à l’autorisation pour tous les sites d’accueillir de la publicité, qui apparaîtrait sous forme de bandeau et de « pop up ». Si la viticulture réclame l’autorisation de la publicité sur Internet, il faut bien être conscient qu’elle ne concernera pas seulement le vin mais bien toutes les boissons définies comme alcooliques par le Code de la santé publique. La discrimination entre elles est impossible car toutes délivrent la même quantité d’alcool pur (10 grammes). La distinction entre « alcools forts » et vins, ou bières, qui seraient des alcools « faibles » ne tient donc pas. A titre d’illustration, les prémix et les vinipops (prémix à base de vin), si décriés car ils ciblent les jeunes, ont un degré alcoolique inférieur à celui du vin et semblable à celui de la bière. Il devraient donc être considérés comme des alcools « faibles ». Or, il peut y avoir des usages « doux » d’alcools forts et des usages « forts » d’alcool dits faibles. PREMIÈRE CAUSE DE MORTALITÉ PRÉMATURÉE Face à la possibilité d’autoriser la pub sur Internet, l’Anpaa tient à exprimer son incompréhension : d’abord à l’égard des enjeux de la santé publique car, malgré les garde-fous annoncés par la ministre de la Santé, cette disposition mettrait à mal la cohérence et la lisibilité de la politique de santé publique qu’elle défend dans son projet de loi « Hôpital, patients, santé et territoires ». En effet, peuton limiter la disponibilité de l’alcool par des mesures restrictives, notamment concernant les mineurs et la vente d’alcool dans les stations-service, et accepter dans le même temps la libéralisation totale de la publicité sur Internet ? De surcroît, cette mesure ne servirait pas les intérêts économiques de la viticulture, car ouvrir tous les sites à la publicité, ce n’est pas donner aux viticulteurs français des armes égales à celles des producteurs étrangers, mais bien livrer le marché français à la publicité massive des grands groupes industriels des bières et des spiritueux. Toutes ces perspectives nourrissent les inquiétudes des associations de santé qui ne peuvent oublier que le nombre de comas éthyliques chez les jeunes de moins de 15 ans a augmenté de 50 % ces quatre dernières années, que 7 000 bébés naissent chaque année avec un handicap mental induit par l’alcoolisation maternelle pendant la grossesse, que l’excès d’alcool est devenu la première cause d’insécurité routière et la première cause de mortalité prématurée en France.