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Adolescents et cannabis

26 octobre 2006

Faut-il faire une distinction entre drogues dures et drogues douces ? Dr Olivier Phan : Malheureusement, ce n’est pas aussi simple ! Les drogues se caractérisent essentiellement de deux manières. D’abord par la puissance de leurs effets et leurs conséquences sur l’organisme. Ensuite, par la dépendance qu’elles entraînent. La puissance d’une drogue comme le LSD (drogue psychédélique et hallucinogène) est considérable, sans pour autant provoquer un état de dépendance. C’est un poison dont les effets sont immédiats. La prise d’héroïne engendre à la fois des effets surpuissants et une dépendance très forte. Le tabac, qui entraîne une très forte dépendance dès la première cigarette et de nombreux problèmes de santé, a des effets beaucoup moins puissants sur le comportement d’un individu. Contrairement à l’héroïne, par exemple, il n’entraîne pas de désinsertion sociale. Au travers de ces exemples, on voit bien l’utilité mais aussi la difficulté de distinguer une drogue dure d’une drogue douce. On ne peut mettre sur le même plan la situation d’un adolescent qui fume du cannabis avec celle d’un autre qui se pique. Mais cette distinction perd de sa pertinence si l’on observe l’état de dépendance dans lequel se trouve une personne. Le cannabis, qui entraîne une plus faible dépendance physique que le tabac, peut en revanche provoquer une forte dépendance psychologique. Un alcoolique peut souffrir de désinsertion sociale au même titre qu’un héroïnomane. Le degré "doux" ou "dur" d’un produit dépend aussi de la personne qui consomme et des circonstances qui entourent la consommation. Si l’on prend le cas du cannabis pour un adolescent, faut-il faire une différence entre une consommation occasionnelle, régulière, abusive et nocive ? Chez l’adolescent, la consommation de cannabis peut être considérée comme préoccupante dès qu’elle devient régulière. Un usage occasionnel est, dans la plupart des cas, festif. Il ne faut pas le banaliser, en raison notamment des effets immédiats sur la conduite d’engin à moteur. Mais il ne doit pas faire l’objet d’une surdramatisation, dont les effets sur les liens familiaux seraient bien plus délétères que la prise du produit en elle-même. Cependant, lorsqu’un adolescent entre dans le circuit des drogues illicites, les parents doivent être vigilants et surtout à l’écoute de leur enfant. Ils doivent chercher à comprendre les raisons de cette consommation. Parler d’escalade serait abusif, mais il faut garder à l’esprit que si les consommateurs de cannabis en viennent rarement à l’héroïne, tous les usagers d’héroïne ont débuté par le cannabis. Il faut également essayer de discerner certaines formes d’usages. Par exemple, un adolescent peut commencer à fumer des joints pour lutter contre des difficultés d’endormissement. C’est une façon de gérer le problème en prenant un produit psychoactif sans s’attaquer au véritable trouble. Cet usage peut entraîner des adolescents à fumer de plus en plus régulièrement et les faire basculer vers la dépendance. Quels sont les signes qui doivent alerter les parents ? La chute du niveau scolaire est le signe le plus marquant. Le problème de la consommation de cannabis, c’est qu’elle arrive souvent au plus mauvais moment. Le cannabis, dont les effets durent environ huit heures, altère les capacités d’apprentissage et fait ainsi beaucoup plus de dégâts chez un adolescent pendant ses études que chez un adulte qui a une situation professionnelle établie. Même si un adolescent arrête de fumer à l’âge adulte, il pourra avoir perdu ses chances de réussite scolaire à cause du cannabis. Un autre signe caractéristique est l’isolement d’un jeune vis-à-vis de sa famille et de ses amis. Devant un adolescent renfermé, qui ne sort pas et qui a de moins en moins de contacts avec l’extérieur, la question de la consommation de cannabis doit être évoquée. D’autres manifestations doivent également alerter les parents : des relations familiales qui deviennent subitement extrêmement conflictuelles, une absence de motivation y compris pour des activités qu’il aimait pratiquer, la disparition de ses affaires personnelles ou le vol d’argent à la maison. Que doivent faire les parents qui sont confrontés à une telle situation ? Pour les parents, la première étape est d’avoir une discussion ouverte avec leur enfant, quelle que soit sa consommation. Ils doivent lui montrer qu’ils sont attentifs et prêts à l’aider. Bien souvent, la consommation de cannabis est une revendication de l’adolescent, alimentée par la musique, la mode, etc. Il ne faut pas dramatiser cette situation et agir, bien au contraire, avec discernement. Il existe toute une culture autour du cannabis. La remettre en cause trop violemment reviendrait à s’attaquer à l’identité de l’adolescent. Il faut surtout discuter des conséquences avec lui. L’arrêt du cannabis n’est pas un objectif en soi, mais il est souvent un des préalables essentiels pour préserver la santé mentale et physique. Et même s’il se rebiffe en apparence, au fond de lui-même, il n’est pas du tout sûr qu’il le prenne si mal que cela. Il faut savoir que tout rapprochement des parents est souvent considéré comme une intrusion par un jeune, mais tout éloignement peut aussi être vécu comme un véritable abandon ! Si sa consommation de cannabis est régulière, voire ingérable, les parents devront l’amener à consulter. Que faire s’il refuse ? Il faudra alors se montrer plus incisif et le pousser à aller consulter. N’oublions pas que les adolescents ne sont pas des adultes : ils ne sont pas maîtres de ce genre de décision. Même s’il se met à hurler, même si c’est très difficile, les parents ont un rôle déterminant à jouer pour remettre leur enfant sur les rails ! Il faut aussi garder à l’esprit que les adolescents sont en plein apprentissage de la gestion de leurs émotions, d’où leurs réactions souvent vives. Et puis même s’ils ne le disent pas, beaucoup d’adolescents regrettent en silence leurs emportements. Auprès de quelles structures et quels professionnels de santé s’adresser ? Depuis 2005, 240 consultations spécialisées dans le cannabis ont été ouvertes dans les centres de lutte contre le tabac, l’alcool et les drogues. Pour des raisons pratiques, il est conseillé de se rendre dans le centre le plus proche de son domicile, en appelant Drogue Info Service au 0 800 23 13 13. Généralement, ces consultations sont constituées d’un médecin psychologue ou psychiatre et d’un assistant social. La première étape vise à faire un bilan de la consommation du jeune. Il va contribuer à déterminer la démarche thérapeutique à suivre. Parfois, le simple fait de réaliser ce bilan aide l’adolescent à prendre conscience de son problème et à le régler. Propos recueillis par Philippe Rémond – Mutualité Française Les jeux vidéo peuvent entraîner une dépendance Spécialisé dans la prise en charge des addictions au cannabis, à l’alcool et au tabac, le centre Emergence commence à recevoir des adolescents dépendants des jeux vidéo. "Plusieurs types de troubles peuvent être occasionnés par les jeux vidéo explique le Dr Phan. Certains comportements agressifs peuvent par exemple être provoqués par des jeux extrêmement violents. Ces manifestations surviennent chez des enfants déjà fragilisés. Dans ce cas, les jeux vidéo agissent comme catalyseur d’un trouble qui ne demandait qu’à se révéler." De plus en plus perfectionnés, les jeux vidéo sont conçus de sorte à "accrocher" le plus longtemps possible l’attention du joueur, souvent pendant des heures. Le stress lié à la pratique intensive du jeu vidéo libère alors chez le joueur des neuromédiateurs, substances chimiques euphorisantes sécrétées par le cerveau. "C’est cette caractéristique du jeu vidéo qui entraîne une addiction au sens propre du terme, continu le Dr. Phan. Lorsqu’il ne joue pas, l’adolescent peut ressentir une forte frustration et se retrouver en situation de manque." Une nouvelle thérapie pour les consommateurs de cannabis Le centre Emergence a été choisi en France pour la mise en œuvre d’un programme de thérapie destiné aux adolescents qui consomment du cannabis. Mené au niveau européen et financé par la Mission interministérielle de lutte contre la toxicomanie (Milt), ce programme a démarré en septembre 2006 pour une durée de trois ans. "Cette thérapie vise à comprendre l’origine de la consommation de cannabis chez un adolescent, explique le Dr. Olivier Phan, psychiatre et responsable médical du centre Emergence. Elle sert également à identifier les facteurs d’entretien et de pérennisation de cette consommation. Ces facteurs peuvent être multiples, liés au contexte, aux relations ou même aux parents. Après un premier bilan, il faut trouver chez l’adolescent les ressources mobilisables et les compétences qui lui font défaut, comme la gestion du stress ou du sommeil. Il faudra ensuite l’aider à acquérir ces compétences. La mobilisation des parents est très importante. Cette thérapie, appelée "Multi family dimension therapy", a déjà donné de très bons résultats aux Etats-Unis, et nous en espérons beaucoup." Centre Emergence Espace Tolbiac : 6 rue Richemont 75013 Paris Tel : 01 53 82 81 70 - emergence@imm.fr